réduction d'incertitude 

La lampe du corps, c’est l’œil.

C’est pourquoi si ton œil est simple, tout ton corps est lumière.

Mais si ton œil est mauvais, tout ton corps est ténèbres. 

— Les Évangiles: Traduits du texte araméen, présentés et annotés par Joachim Elie et Patrick Calame (Mattaï)

Le monde des événements physiques est naturellement à quatre dimensions car il est composé d’événements individuels dont chacun est déterminé par quatre nombres, à savoir trois coordonnées d’espace x, y, z et une coordonnée de temps t. 

— Albert Einstein, La relativité

Simple, évident, apaisant.

Une histoire s’écrit. 

La pose d’un cadre à trois dimensions d’espace et une dimension de temps sur l’incertitude autour de nous sécurise.

La plupart des phénomènes qui nous sont familiers mettent en jeu l’interaction de la lumière et des électrons (ensemble des phénomènes traités par chimie et biologie par exemple). Seuls les phénomènes de gravitation et les processus nucléaires échappent à cette théorie.  

— Richard Feynman - Lumière et matière - Une étrange histoire

Dans l’univers s’observent des phénomènes nucléaires et des phénomènes de gravitation. Les seuls autres phénomènes qui s’observent sont ceux qui mettent en jeu la lumière et les électrons. La vie est une histoire de lumière et d’électrons. Rien d’autre.  L’angoisse tombe : la vie n’a pas plus de sens qu’une pomme qui tombe vers le bas.

D’abord, cela m’a fait comprendre que la vie n’est mue par rien d’autre que les électrons, par l’énergie qu’ils libèrent en dévalant du haut niveau où les photons les ont propulsés.
Un électron qui tourne, c’est un petit courant. 
Ce qui fait vivre, c’est donc un petit courant électrique, entretenu par le soleil. Toutes les complexités du métabolisme intermédiaire ne sont qu’une dentelle autour de ce fait fondamental. 

— Albert Szent-Györgyi - Introduction to Submolecular Biology (New York: Academic Press, 1960), trad. libre en français

   Par la photosynthèse, des électrons sont chargés de l’énergie des photons du soleil. La chaîne alimentaire est une utilisation progressive de cette énergie au sein des organismes. La vie est une course aux électrons chargés. Le reste n’est que dentelle. Zéro incertitude dans ce que nous observons en nous et autour de nous : ça cherche à s’accaparer des électrons chargés, le reste n’est que dentelle.

En réalité, les organismes vivants ne sont rien d’autre que de petites machines utilisant l’énergie présente dans leur environnement pour se dupliquer. 

— Anja Røyne, Les atomes de nos vies, trad. par Françoise Laroche (Paris: Quanto, 2022)

L’homme diffère des autres animaux en ce qu’il est très apte à l’imitation et c’est au moyen de l’imitation qu’il acquiert ses premières connaissances. 

— Aristote, Poétique, trad. par Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot (Paris: Seuil, 1980), 1448b5–10

Duplication

La vie est un circuit électrique complexe. Elle est exposée à des pressions cosmiques, géologiques et chimiques considérables qui la pulvérisent avant même qu’elle n’apparaisse ou finissent toujours par la pulvériser (elle s’en charge elle-même aussi fréquemment). Ce circuit électrique complexe dure en produisant du nombre par duplication, ou plus exactement quasi-duplication, plus rapidement qu’il n’est pulvérisé. En changeant d’angle de vue : parmi les circuits électriques complexes apparaissant éventuellement dans l’univers, seuls ceux qui se dupliquent et le font plus vite qu’ils ne sont pulvérisés se développent. Ils se développent d’autant plus vite qu’ils se dupliquent mieux et sont moins prompts à la pulvérisation. La duplication étant en réalité une quasi-duplication, des circuits légèrement différents apparaissent et l’emportent quand ils améliorent la duplication et freinent la pulvérisation. Tout se passe comme si une puissance, une force, un champ, invisibles, la quasi-duplication, par sa création de nombre, alimentée par un courant électrique entretenu par le soleil, expliquait la vie, tout en la gravant d’une obsession, d’un instinct unique : quasi-dupliquer. Il n’y a pas de raison de lui chercher une origine autre que mathématique. Il est intéressant de noter que le concept permet également de traiter le thème de l’imitation par une forme de vie d’une interaction avec le monde, qui est également une quasi-duplication. Les imitations ne sont pas pulvérisées mais celles qui ne se produisent pas plus rapidement que l’oubli se perdent dans les immensités.  L’instinct d’imitation est également gravé dans les formes de vie par l’avantage que l’imitation des interactions gagnantes confère en termes de différentiel quasi-duplication / pulvérisation.  L’imitation a pris une place considérable (innovation, apprentissage, culture) et parfois dévastatrice (bouc-émissarisation). 

La distribution de la biomasse sur terre

— Figure extraite de : Bar-On, Y. M., Phillips, R., & Milo, R. (2018). « The biomass distribution on Earth ». PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences), 115(25), . https://doi.org/10.1073/pnas.1711842115. Reproduite sous licence Creative Commons BY-NC-ND 4.0. 

Commentaire

Cette figure représente un angle de vue sur le circuit électrique alimenté par le soleil, d’une part, sur l’état des lieux de la quasi-duplication, notre famille, d’autre part. La place des plantes, ces chargeurs d’électrons à partir de l’énergie des photons du soleil, est considérable.  La chaîne alimentaire s’y branche avec ses bactéries, champignons, archées. Les animaux ne pèsent pas lourd. Ils sont composés d’arthropodes, de poissons, de mollusques, d’annélides. Les Homo sapiens ne pèsent presque rien. Ils sont pourtant devenu un animal géologique grace à un autre courant électrique : en faisant rentrer chaque année 10 Gt C de carbone biogénique ancien, stocké dans des réservoirs géologiques, dans des machines, en déplaçant grâce à cela chaque année plus de sédiments que tous les fleuves réunis, en modifiant durablement les cycles de l’azote, du phosphore, de l’eau, en laissant des marqueurs stratigraphiques détectables (CO₂, plastiques, béton, radionucléides). 

L’activité du cerveau est le résultat de la circulation d’informations provenant du monde extérieur par l’intermédiaire des organes sensoriels ou provenant des organes internes. 
Elle se produit au sein d’un immense réseau composé d’environ 100 milliards de cellules, les « neurones ». 
Chacun d’entre eux (…) possède des portes d’entrée, qui sont nommées « dendrites », par analogie avec les branches d’un arbre, et des portes de sortie, situées à l’extrémité d’un prolongement identifiable, l’« axone ». 
L’information est électrique dans le neurone, allant depuis les dendrites jusqu’à l’extrémité de l’axone, et chimique entre les cellules, sous la forme de molécules de « neurotransmetteur » libérées par l’axone amont vers les dendrites, en aval. 
La zone de contact entre l’axone et les dendrites forme la « synapse ». Son rôle est crucial puisque c’est à ce niveau que le signal électrique déclenche la libération, la sécrétion du neurotransmetteur par le neurone amont, et que cette molécule se fixe sur les dendrites du neurone cible, pour éventuellement générer de nouveaux phénomènes électriques. 
Le réseau des neurones est structuré en aires fonctionnelles de différentes échelles, assurant le traitement d’informations spécifiques. 
L’information circule selon des règles différentes pour les signaux électriques et chimiques. 
De manière remarquable, l’information électrique est une vague de potentiel dont la forme est indépendante du neurone considéré et de la nature de l’information : un neurone sensoriel impliqué dans la vision ou un neurone moteur commandant un muscle sont traversés par le même signal, que l’on appelle « potentiel d’action ». Ce signal est indépendant de la force de la stimulation qui l’a produit, au-delà d’un certain seuil. 
La transmission du signal électrique s’apparente au système binaire utilisé en informatique : le potentiel d’action ne livre qu’une information, actif ou inactif. 
Les choses sont plus compliquées pour l’information chimique, d’abord car plusieurs dizaines de molécules différentes peuvent jouer ce rôle avec des effets différents. 
Certaines, les « neurotransmetteurs excitateurs », comme l’acide aminé « glutamate » tendent à générer un potentiel d’action lorsqu’ils se combinent aux dendrites tandis que d’autres ont l’effet inverse, comme l’acide g-amino butyrique (GABA, neuro-transmetteur inhibiteur). 
D’une manière générale, dans le cerveau, un neurone reçoit des informations de nombreuses cellules, qui forment autant de synapses, couramment mille synapses sur un seul neurone. Ce neurone produira un potentiel d’action lorsque la somme algébrique des effets des neurotransmetteurs arrivant en même temps atteindra un seuil critique. 
En outre, certains neurotransmetteurs (dopamine, sérotonine) n’agissent pas directement sur la genèse du signal électrique, mais sur le fonctionnement biochimique du neurone cible, avec des effets multiples. Dans certains cas, ils augmentent l’efficacité de la synapse, sa capacité à donner une réponse ; dans d’autres, ils modifient la durée de la réponse. 
Enfin, la fixation du neuro-transmetteur peut déclencher un système de relais qui active le programme génétique : de nouvelles protéines sont synthétisées, provoquant des changements considérables, comme l’apparition de nouvelles synapses au niveau du neurone activé (…). 

— Jean-Pierre Henry - Le cerveau, une machine vivante - Éditions Futuribles

Commentaire

Au sein du circuit électrique complexe qu’est la vie se développe un deuxième circuit électrique, celui des neurones, réduisant l’incertitude sur l’environnement. Les formes de vie se déplaçaient jusque là passivement ou par quasi-duplication (croissance des organes ou des colonies). Ce deuxième circuit électrique se prolonge dans des fibres musculaires et permet de réduire l’immobilité. Si ce deuxième circuit électrique apparaît et se développe, c’est parce qu’il donne au premier circuit électrique un avantage en quasi-duplication (compétition plus ouverte entre reproducteurs, sélection plus efficace, progression plus rapide ?) et face à la pulvérisation (perception et fuite face au danger ?).  À en juger par la place relative des animaux par rapport à plantes, bactéries, champignons, archaea et protistes, c’est un succès mitigé (coût métabolique exorbitant ?). Le deuxième circuit électrique permet, par les sens et la mémoire, d’enregistrer des interactions avec le monde ainsi que leur résultat, de réduire de ce fait l’incertitude et d’imiter les interactions efficaces en termes de quasi-duplication et de contrôle de la pulvérisation.

Comment la mémoire s’inscrit dans le cerveau 
Voilà une propriété de notre cerveau bien utile, qui permet notre vie quotidienne. 
Mémoire autobiographique (notre passé), mémoire spatiale (notre orientation), mémoire procédurale (comment faire du vélo), mémoire sémantique (règles grammaticales, lexique, connaissances intellectuelles) nous sont indispensables. 
La mémoire s’adapte à des échelles de temps très diverses : la mémoire de travail, qui permet de faire une addition avec retenue ou un numéro de téléphone, s’oppose à la mémoire à long terme, qui garde les souvenirs, dont certains distants de dizaines d’années. 
Comment le cerveau peut-il inscrire des données sur d’aussi longues durées ? Où se trouve le disque dur où sont gravés ces souvenirs ? 
Depuis longtemps, les chercheurs travaillent à définir ce que peut être le support matériel d’un souvenir, ce qu’on a appelé un « engramme  ». 
La vision actuelle identifie un engramme à un réseau de neurones dont la stabilité définit la durée du souvenir. Le réseau enregistre les différents aspects du souvenir. (…) 
Mais quels sont les liens qui unissent ces neurones ? 
Eric Kandel, prix Nobel de médecine 2000, a impliqué la force des synapses établies entre les différents neurones du réseau. 
Effectivement, l’efficacité d’une synapse, c’est-à-dire sa capacité à transmettre une information entre deux neurones, peut être augmentée (libération de plus de neurotransmetteurs ou augmentation du nombre des récepteurs) par différents types de réactions biochimiques (…).  
L’ensemble de ces mécanismes forme la base de la mémoire à court terme mais ne saurait expliquer la mémoire à long terme s’exprimant en jours, mois ou années. 
Dans ce cas, c’est la structure des contacts entre les neurones qui est modifiée. De nouvelles synapses apparaissent qui multiplient les informations transférées (…). La stimulation intense de la synapse (dirige) la synthèse de protéines participant à la construction d’une nouvelle synapse. C’est la structure du réseau qui est modifiée dans un souvenir à long terme. 

— Jean-Pierre Henry - Le cerveau, une machine vivante - Éditions Futuribles

Commentaire

À force de tourner en rond et de déformer au passage son circuit, le deuxième courant électrique invente la conscience, espèce de sac de nœuds alimenté par un courant. Enregistrant comme elles peuvent ce qui se passe, les consciences s’inventent un monde. « Le » monde est un réseau connecté de déformations de matières grises provenant du monde extérieur (univers quantiques, autres êtres vivants) par l’intermédiaire des organes sensoriels ou provenant des organes internes. 

Racine indo-européenne kwel- « tourner en rond », « se trouver habituellement dans ». En grec kuklos cercle (cycle, cylindre ...). En latin (1) colus « quenouille », (2) colere, cultus, verbe spécialisé dans le sens d’« habiter », d’où « cultiver », idées connexes pour une population rurale ; dérivé : colonus « fermier » et « colonie » ; cultura « culture de la terre » et « civilisation », « éducation » ; -cola, suffixe indiquant l’« habitant » d’un certain lieu, par exemple : agricola « habitant des champs ». Colere exprime le plaisir qu’une divinité éprouve à se trouver dans un certain lieu et à le protéger, et, réciproquement, les honneurs rendus à cette divinité par les habitants du lieu ; d’où cultus culte. 

— D’après Le Robert, Dictionnaire étymologique du français.

À force de tourner en rond, les consciences tordent le temps et s’inventent des passés : les cultures. 

Latin : familia, dérivé de famulus « serviteur », mot italique qui a dû désigner à l’origine l’ensemble des serviteurs vivant sous le toit et sous la puissance du paterfamilias, et même l’ensemble des choses nécessaires à ce groupe social, terre et animaux de labour.

— Le Robert, Dictionnaire étymologique du français 


Les consciences se ré-inventent en augmentant leurs deux premiers circuits électriques par la fiction de la possession d’espace-temps, d’énergie-matière, d’autres circuits électriques, de processus et de machins. 

Équivalent

Est gravée dans les sacs de noeuds de neurones une réduction d’incertitude qui n’est pas liée à un phénomène physique mais à une fiction convenue entre les consciences.


À force de tourner en rond pour accélérer cette dilatation des consciences apparaît une autre fiction, l’Équivalent, d’espace-temps, d’énergie-matière, d’autres circuits électriques, de processus et de machins : l’argent, qui permet de mobiliser plus, plus facilement, plus vite.


Deux fictions demandent en particulier une analyse plus poussée : la fiction du futur, engendrant la révolution du crédit, et la fiction de la personne, la personne fictive, à travers les exemples de l’État et de l’entreprise.

Crédit

À force de tourner en rond à essayer de déformer le temps, les consciences s’inventent des futurs et parviennent à s’en convaincre mutuellement et collectivement. 
Elles créent la fiction du crédit, cette fraction du futur qui le rend crédible. 
Parmi les Équivalents circulant, 10% sont émis par les banques centrales, 90% sont émis par les banques émettant des crédits : cette fiction, cette croyance partagée dans des futurs, multiplie par dix la richesse, c’est à dire la quantité d’Équivalent péniblement amassée. 
La richesse n’est plus la possession d’Équivalent,  elle est la « possession de futur ».

Les forces naturelles subjuguées, les machines, la chimie appliquée à l’industrie et à la culture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, des continents entiers ouverts, les fleuves rendus navigables, des populations entières jaillies du sol, quel âge eût osé pressentir jadis que des forces productives aussi immenses dormaient au sein du travail social ?

— Le Manifeste communiste, Karl Marx, Friedrich Engels 

Marx y voit du « travail social ». 
Il semblerait que ce soit une croyance partagée dans un futur libérant une richesse fictive, un crédit, dans laquelle suffisamment de parties prenantes se sont mises à croire.

La personne fictive

À côté de la dilatation de la personne par la possession, le passé culturel et le futur crédible, inspirées par les organisations apparues à force de tourner en rond, des consciences inventent la personne fictive, sorte de super-héro jailli d’une lampe à huile.
La personne fictive propose à ses cibles d’accélérer quelque chose.
La personne fictive appartient à des consciences, (éventuellement à travers d’autres personnes fictives), qui cherchent à accélérer quelque chose pour elles-mêmes (sinon elles ne l’auraient pas créée).
Toute recherche ou proposition d’accélération se situe dans le périmètre de l’accaparement d’électrons chargés et de la quasi-duplication (se reproduire, se protéger, imiter), à l’altruisme près.
La personne fictive mobilise des processus et échange parfois des machins (inventions ingénieuses promesses d’avenir), accélérateurs.
Elle raconte une fiction.
Elle défend son avenir crédible.
Elle mobilise des interacteurs, personnes ou personnes fictives (contrats), d’autres formes de vie parfois.
Elle accapare de l’espace, du temps (elle est volontiers immortelle), de l’énergie, de la matière, des formes de vie, des processus, des machins, de l’équivalent.
La personne fictive a un tempérament, une philosophie, le plus souvent multiples (schizophrénie), dictés par ceux qui la gouvernent. Il est intéressant d’observer si elle prive de liberté. 

En Grec, mêkhanê signifie “invention ingénieuse”, ”machine” (guerre, théâtre ...). 

— D’après Le Robert, Dictionnaire étymologique du français

La mobilisation de 10 Gt de carbone, d'énergie nucléaire et renouvelable au travers de mêkhanê, machines, machins, constitue le troisième courant électrique qui a centuplé la capacité de la duplication (via les Homo sapiens) à interagir avec le monde.

L’État

Imitant les organisations accaparatrices de territoire apparues à force de tourner en rond, telles que meute, bande, tribu, cité, royaume, des consciences mettent en place un type de personne fictive, sorte de super-héro jailli d’une lampe à huile : l’État.
Il appartient à des consciences : officiellement à tous les citoyens, dans une démocratie, à une clique dans les autres formes d’organisation. Il est intéressant d’analyser à qui il appartient en pratique.
Ses cibles sont souvent les utilisateurs du territoire qu’il s’est accaparé.
En créant l’État ou en le faisant vivre, ses fondateurs cherchent à accélérer quelque satisfaction d’instinct, pour eux, et à proposer d’accélérer quelque satisfaction d’instinct, pour leurs cibles : se reproduire, se protéger, accaparer, imiter.
Pour accélérer, il mobilise des processus et des machins accélérateurs : constitution, lois, règlements, procédures, système permettant éventuellement l’exploitation des personnes physiques, système permettant la création, le développement et l’exploitation des personnes fictives, monnaie, armes, infrastructures, institutions, mémoires ...
L’État raconte une fiction, se pare d’un drapeau, entonne un hymne, reprend ou s’invente parfois un passé, une culture, une génétique ou des valeurs.
Il défend son avenir crédible, qui donne de la confiance dans sa monnaie et crée la richesse de ses utilisateurs, multipliée par dix parce que l’on croit dans l’avenir de l’État.
L’État mobilise des interacteurs, personnes (fonctionnaires, militaires …) ou personnes fictives (contrats), d’autres formes de vie parfois (chiens, chevaux …).
Il accapare de l’espace, pour toujours, jusqu’à ce qu’on vienne lui en retirer, en veut plus.
Depuis le grand partage du monde au XIXème siècle, chaque cm2 a son propriétaire, État ou personne.
Il accapare de l’énergie et de la matière (sous-sol, échange, prédation), des formes de vie, des processus (recherche, échange, imitation), des machins (recherche, échange, prédation), de l’équivalent (impôts, taxes).
L’État a un tempérament, une philosophie, le plus souvent multiples (schizophrénie), dictés par ceux qui le gouvernent ou par ses opportunités : domination du monde ou adaptation au monde.
Il réfléchit (calcul) ou imite et désigne des boucs émissaires (ceux qui ont pris la plus grosse part du gâteau ou ceux qui sont venus en manger les miettes) : les commentateurs parlent « d’extrême ».
Il se donne un périmètre d’accélération restreint (les commentateurs parlent de « droite ») ou élargi à l’humanité (les commentateurs parlent de « gauche ») voire à la vie dans son ensemble, avec tous les gradients possibles.
Parfois, il prive de liberté individuelle : impôts, taxes, service national, travail obligatoire, emprisonnement, tenue, interactions …
Il s’arroge le monopole de la violence. 

Les attitudes actives (intentionnalistes) font des sujets des « agents » qui vont à la rencontre du monde, y interviennent et se confrontent à lui ; les attitudes passives (pathiques) configurent les sujets comme les « victimes » tendancielles d’un monde dynamique qui vient à leur rencontre et leur inspire des attitudes d’attente, d’observation, d’évitement, voire de fuite. 
Il semble qu’il y ait ici a priori une affinité entre affirmation du monde et rapport actif au monde d’une part, et entre négation du monde et passivité d’autre part. 
Or Weber a montré qu’une telle corrélation n’avait rien d’obligatoire : la culture capitaliste occidentale procède selon lui d’une attitude à la fois active et négatrice du monde qui s’est formée au sein de l’éthique protestante. 
Le protestantisme, selon Weber, s’enracine dans l’idée que le monde et le moi charnel sont faibles et pécheurs, ce pourquoi les sujets doivent être soumis à une ascèse systématique, prenant la forme non pas d’une retraite hors du monde (comme c’est le cas du moine catholique et du yogi indien), mais d’une activité accrue, comprise comme une mise à l’épreuve de soi dans le monde. Seul celui qui agit avec discernement dans le monde et ne se laisse pas dominer par lui ni par ses propres désirs, mais au contraire les domine, mène - conformément à une telle carte cognitive-évaluative - une vie bonne et juste. 
Se dessinent ainsi quatre formes culturelles-cognitives élémentaires de relation au monde, que l’on associera à titre expérimental (essai aussi schématique que contestable, je l’admets) à quatre cultures universelles. 
L’attitude « active et négatrice du monde », propre au protestantisme occidental, conduit à la domination du monde ; l’attitude « passive et affirmatrice du monde », que l’on observe dans la Grèce athénienne, conduit à la contemplation du monde ; l’attitude « active et affirmatrice du monde » du confucianisme conduit à une adaptation au monde ; l’attitude « passive et négatrice du monde », enfin, telle que la cultivent certains yogis hindouistes, conduit à une fuite hors du monde. 
Ces réflexions ouvrent des perspectives inattendues à notre théorie critique des rapports de résonance. 
Car l’attitude active-négatrice qui, selon Weber, distingue la société capitaliste moderne, va manifestement de pair avec une favorisation explicite et systématique des relations muettes au monde qui érige la domination réifiante en exigence morale. Dans cette perspective, toute résonance émotionnelle et corporelle - et, plus généralement, toute harmonie avec la nature, avec les autres hommes, avec notre propre corps et avec le monde même - devient une entreprise dangereuse et corruptrice.

— Harmut ROSA, Résonance

L’entreprise

Imitant les paterfamilias apparus à force de tourner en rond, des consciences mettent en place un type de personne fictive, l’entreprise, sorte de super-héro jailli d’une lampe à huile.
L’entreprise propose à ses cibles (qui sont-elles ?) d’accélérer quelque chose : se reproduire, se protéger, accaparer, imiter. Mieux elle satisfait ces instincts, plus elle est performante
L’entreprise appartient à des consciences (éventuellement à travers d’autres personnes fictives) qui cherchent à accélérer quelque chose (sinon elles ne l’auraient pas créée) : accaparer (de l’Équivalent), imiter éventuellement.
Pour cela, elle mobilise des processus accélérateurs (recherche, production, marketing commerce, administration) et échange des machins (inventions ingénieuses promesses d’avenir) contre de l’Équivalent : produits et services.
Elle raconte une fiction : son histoire, enjolivée, rêvée, sa vision, ses valeurs …
Elle défend son avenir crédible, donnant accès au crédit.
Elle mobilise des interacteurs (administrateurs, salariés), personnes ou personnes fictives, d’autres formes de vie parfois (plantes, animaux, microorganismes) dans le cas des entreprises agricoles.
Elle accapare de l’espace-temps (siège, concessions), de l’énergie, de la matière, des formes de vie, des processus, des machins, de l’Équivalent.
L’entreprise a un tempérament, une philosophie, le plus souvent multiples (schizophrénie), dictés par ceux qui la gouvernent : domination ou adaptation (environnement, personnes), imitation ou calcul (recherche), fourbe ou fiable par rapport au système physique et fictif global qui permet son existence et son exploitation (impôts, taxes, règles).
Il est intéressant d’observer si elle prive de liberté (esclavage, monopole …). 

La conscience qui écrit ici et la conscience qui lit ici sont des fictions générées  par un petit courant électrique, à force de tourner en rond dans un sac de nœuds de neurones. 

Le monde est une fiction dans un réseau connecté de sacs de nœuds de neurones qui enregistrent comme ils peuvent un univers très étranger. 

Autour de nous, tout ce qui n’est pas purement énergie et matière est impulsé par un phénomène mathématique, avec autant de sens qu’une pomme qui tombe vers le bas. 

La seule richesse est la richesse en futur. 

Des super héros sortis de lampes à huile accélèrent tout ça. 

Déroutant ? 

Le fait de croire ensemble dans un futur a déjà transformé le monde d’une manière inimaginable, a fait jaillir une richesse considérable. 
Tout ce qui nous entoure, tout ce qui est en nous, n’a pas plus de sens qu’une pomme qui tombe vers le bas. Nous avons, par contre, la liberté d’inventer ensemble un sens. L’invention de ce sens peut faire jaillir un monde prodigieux.

Tout ce que vous voulez que les fils d’homme vous fassent, faites-le leur aussi : c’est la Loi et les prophètes. 

— Les Évangiles: Traduits du texte araméen, présentés et annotés par Joachim Elie et Patrick Calame (Mattaï)

Le sens à inventer est probablement contenu dans cette phrase.
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